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10/5/2009 L'entropie, la bactérie et l'alpiniste [En réponse aux khâgneux, qui m'ont posé tant de questions sur l'Univers et la vie. Pour les biologistes, qui se sont posé tant de questions sur le sens de la vie et de l'Univers... J'espère que vous apprécierez cette minuscule contribution. Aucune prétention excessive scientifique ou philosophique : ce n'est ni du Werber, ni du BHL... C'est simplement ce que j'avais envie de vous dire - ce n'est pas construit, c'est un peu comme si je pensais à voix haute.] L'espace d'un instant, imagine-toi bactérie. Être insignifiant, à la durée de vie et aux dimensions nulles - pas si différent d'un humain, finalement. Tu es unité élémentaire de vie : une cellule, un intérieur où règne l'ordre, un extérieur où l'entropie fait la loi. Une membrane ténue, à peine une bulle de savon ; et une paroi, c'est ce qui t'individualise - te donne ton essence. Une seconde que tu existes, et te voilà déjà en train de mourir. L'ordre se dissipe en toi, la complexité s'effondre au profit du chaos. Il n'y a rien à espérer, c'est la Loi fondamentale de l'Univers, et c'est bien comme ça. Les torrents ne remontent pas les montagnes ; tu comprends que conserver ton ordre, ton intérieur, ta vie, c'est nager à contre-courant, en t'appuyant sur les troncs flottants qui descendent lentement la rivière de l'Univers. Ces troncs, ce sont les sources d'énergie. Sur Terre, il n'y en a qu'une : la transformation des atomes légers et lourds en atomes moyens, stables et inertes. Chaleur solaire vivante ou fossilisée, laves internes incandescentes de chaleur primitive et de radioactivité, toutes ces sources d'énergie ne sont que le reflet de la mort lente de l'Univers. Faute de bois, le feu s'éteindra un jour - encore, la pente, le courant auxquels rien ne résiste plus d'un instant. L'entropie, c'est-à-dire le chaos, augmente irréversiblement. Tu commences à mourir, mais tu sais retarder l'échéance. Tu sens la présence de cette énergie qui s'est incarnée dans la matière : de la nourriture. Voilà que cela déclenche en toi une série de réactions chimiques et de complexations en cascade : le peu d'énergie qui te reste te sert à ouvrir un passage dans la bulle de savon, vers l'extérieur d'où tu tires un peu de chaleur. Tu brûles ton énergie pour attirer la nourriture dans ton intérieur, et tu attires de la nourriture dans ton intérieur pour avoir de l'énergie à brûler. Il n'y a pas de pourquoi ; il n'y a que ce flux circulaire, ralentissant la consomption de l'Univers de façon infinitésimale sans changer quoi que ce soit au résultat. Tout ce que tu es te sert à être toi, ou multiple de toi. Tu ne laisseras rien que d'autres toi - tu n'as pas d'identité, à cause de l'identité entre toi et tous. Tu es donc néant. Sensation étrange, non ? Fin de l'expérience, tu es à nouveau humain. Pas plus complexe, pas plus évolué, pas plus animé par une force vitale mystérieuse, doté d'un destin inexistant. Tu es là sans savoir pourquoi, et tu perds ta vie à la gagner. Le temps s'écoule, c'est ton désespoir - si tu en as seulement conscience, c'est ta condamnation à mort, et c'est ta condamnation à vivre. L'écoulement du temps, l'irréversibilité, c'est ce qui te donne un combat à accomplir, une pente à remonter sur quelques mètres - même si tu glisseras et tomberas à la fin, ne t'arrête pas en chemin. Monte le plus haut possible, il n'y a rien d'autre à espérer. Un éternel présent - ou un futur infini - t'empêcheraient tout objectif. L'immobilité, ou l'ascension infinie n'ont pas de sens, pas de limite à dépasser. Ta seule chance est de te souvenir qu'il faut grimper, ta seule chance de n'être pas une bactérie de plus. Grimper. Grimper. Mais vers où est le haut ? Comment s'élever ? Puisque tes yeux scrutent l'horizon en espérant d'une montagne, puisque tes pas arpentent la terre en quête d'une montée, c'est que tu es déjà alpiniste. |
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