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11/22/2009 Le paradoxe de la Reine Rouge Le paradoxe de la Reine Rouge [Ce qui suit a, comme d'habitude, valeur de réflexion et non de démonstration. Réflexion au fil de l'eau, comme ça vient. Pas très inspirée, d'ailleurs.] Dans "Alice au Pays des Merveilles", de Lewis Carroll, la Reine Rouge ordonne à Alice de courir. Le paysage s'immobilise alors, et Alice demande pourquoi. La Reine répond : "Now here, you see, it takes all the running you can do, to keep in the same place. If you want to get somewhere else, you must run at least twice as fast as that!" ["Ici, tu vois, tu dois courir aussi vite que tu peux pour rester immobile. Si tu veux aller ailleurs, tu dois courir au moins deux fois plus vite que cela !"] Ce paradoxe est fréquemment utilisé en sciences de l'évolution, pour expliquer la course aux armements perpétuelle entre les organismes, l'incessante pression de sélection qui fait qu'une espèce qui stagnerait, qui n'innoverait pas, se verrait dépassée et submergée par d'autres espèces qui lgrignoteraient petit à petit ses ressources, ou sa chair, et finiraient par envahir sa niche écologique. C'est évidemment vrai pour les grandes puissances militaires qui roulent les épaules, et font la course à celui qui aura la plus grosse (bombe). Si vis pacem, para bellum, tout ça. C'est également vrai pour les entreprises, qui tiennent par-dessus tout à être affublées du qualificatif d'"innovantes". C'est vrai pour Micro$oft et Apple, Goldman Sachs, Airbus, Dassault Systems, Sony, Toshiba, Toyota, etc, etc... Arrêter de sortir des nouveautés technologiques ou de baisser les prix, c'est se faire pulvériser par le marché. Sauf éventuellement dans le cas d'ententes et de cartels, qui font passer d'un oligopole à un monopole de fait (comme pour les opérateurs téléphoniques français). Et même dans ce cas, on a de l'innovation et une relative baisse des prix (avec des marges colossales, ce qui satisfait les actionnaires). C'est une tendance indéniable à l'échelle de l'individu. La productivité doit augmenter à l'infini. Si ce n'est pas le cas, si les gains de productivité sont insuffisants ne serait-ce que dans quelques mois, la publication des résultats trimestriels agit comme un couperet pour l'entreprise qui n'a pas su tirer encore plus d'un potentiel humain constant. La sanction est immédiate, et après deux ou trois semestres dans cette voie, l'entreprise doit licencier. Ou "se restructurer". Ou "mettre en oeuvre un plan de compétitivité", comme on dit maintenant. Stupidité infinie de croire qu'on peut bâtir un modèle social en pressurant chaque jour un peu plus les individus, en les mettant dans une compétition acharnée et planétaire, en les précarisant, en les dégoûtant du travail par un changement de métier, de collègues, d'environnement voire de ville tous les six mois. Gains de productivité, compétitivité, flexibilité, mobilité, donc. Admettons. Les gains de productivité, très bien : l'apport de la révolution informatique, des méthodes pour faire gagner en efficacité, pourquoi les refuser ? La compétitivité, nécessaire pour ne pas se faire bouffer. La flexibilité, nécessaire à la compétitivité. La mobilité, nécessaire à la flexibilité. Deux objections majeures. La première est qu'il n'y a pas de limite à ce que ces grandes et belles théories peuvent imposer. La productivité humaine ne devient pas infinie. Les salariés que l'on déracine sans cesse ne trouvent pas de substrat humain dans lequel s'enraciner et s'épanouir. La flexibilité ? Une manière de payer non plus les services d'une personne, mais une quantité de service. Au prix le plus bas possible, et ce que devient la personne qui l'a effectué est le dernier des soucis de l'entreprise. À l'extrême, ce modèle ferait de chaque travailleur un intérimaire permanent, deux jours ici, six mois là, venant remplir ponctuellement un service. Ce rêve de la flexibilité, c'est le cauchemar des employés privés de toute perspective d'avenir stable et durable. Deuxième élément essentiel : où sont les compensations ? Travailler plus pour ne pas se faire virer ? Être corvéable à merci, accourir dès qu'on daigne nous sonner, et lécher les bottes de qui aura bien voulu nous accorder un temps d'emploi, un bribe de salaire ? Abandonner un cadre de travail, ne plus avoir de collègues mais seulement des rivaux... Sans parler de la privatisation des retraites et des assurances santé (la tendance pourrait légèrement s'inverser aux USA sous peu, mais ils partent de loin !) qui font exploser la notion de solidarité entre membres de la société... La tendance est donc à l'éclatement du tissu social. On nous parle tant de flexi-sécurité (flexibilité pour l'entreprise, sécurité de l'emploi pour les salariés), mais la deuxième partie du mot semble avoir été oubliée... Combien de fois ai-je entendu "le boulot, c'est de plus en plus difficile, le rythme s'accélère, on nous en demande de plus en plus"... Qui ne peut suivre la cadence, qui refuse de se faire imposer un tel rythme, n'a que très peu de chances de "rester sur place sans courir". Courir, pour quoi faire ? Pour aller où ? Pour faire de l'argent ? Pour être heureux ? Dans quel sens ? C'est là qu'intervient le paradoxe d'Easterlin. En 1974, ce chercheur a montré qu'une fois les besoins élémentaires de l'homme satisfaits, il n'y avait pas de corrélation entre augmentation de la richesse et augmentation du bonheur. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus mais ce n'est pas mon propos principal, et la documentation est abondante à ce sujet sur le net (quoique contradictoire, et fortement marquée d'idéologie). Gagner de l'argent, OK. Assez d'argent pour subvenir à ses besoins, OK. Mais plus ? Encore plus ? Créer des besoins exprès ? Où se limiter ? A-t-on réellement besoin d'écrans plats gigantesques, de véhicules individuels, d'ordinateurs surpuissants, de voyages en avion... Tous ces services et objets, qui constituent un mode de vie non soutenable. Sous l'impact des publicités qui exacerbent nos pulsions et nos envies, le choc répété des injonctions politiques (de droite ou de "gauche") qui nous incitent à défendre notre bifteck bec et ongles contre tous les autres, l'intelligence abdique, la peur d'être déconnecté/largué du système prend le dessus. La peur appelle l'instinct de violence et de repli sur soi. Les vieux crèvent seuls, les gamins sont seuls derrière leur iPhone et/ou leurs fenêtres MSN, les salariés sont en passe de devenir seuls, et ce n'est pas en travaillant plus que les gens iront les uns vers les autres. "There is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first." Après la destruction des fondements de la société qui s'est amorcée dans les années 80, guidée par les Reagan et autres Thatcher, sans que les gauches européennes ne fassent quoi que ce soit, l'individualisme est aujourd'hui l'idéologie dominante. Il se pourrait que le prochain stade soit la destruction de l'individu en tant qu'être rationnel et capable de choisir ce qui est bon pour lui. Il ne s'agit pas de faire des peuples des masses de moutons : je ne reviendrai pas sur ce lieu commun, vrai dans une trop grande mesure. Il est question de réduire l'individu à une bille d'instincts, un être incapable de s'accrocher quelque part ou de prendre du recul, un assemblage d'envies et de pulsions qui achètera tout et n'importe quoi, et se battra toute sa vie pour rester à la même place. La "société" résultante, c'est un immense bac de billes, sans interactions autres que les chocs durs surface contre surface. Un liquide, un putain de liquide infiniment malléable, qui absorbe toutes les crises, suit la pente qu'on lui offre, se laisse contenir, ne fait jamais de vagues si on ne lui en laisse pas l'occasion. Un liquide dont on fera nécessairement n'importe quoi, puisque personne ne sait où aller. Pas de Dieu, pas de vie après la mort ; un niveau de vie qui remplit le ventre et laisse quelques heures de libre dans la journée pour pouvoir penser, réfléchir au "sens de la vie", se demander où on va comme ça... c'est terriblement angoissant. Et là, pas d'autres, pas de société. Il n'y a que l'individu en système fermé, qui ne se sent plus exister à travers Dieu, les autres, un projet de société, et qui bosse pour se remplir les poches d'un fric qu'il va claquer pour croire qu'il est vivant. Même s'il gagne du terrain, l'individualisme et son idéologie sont loin d'avoir tout conquis, tout écrasé. Il nous reste du temps avant la fin de cette étape, même si la prochaine a déjà commencé. C'est une bonne nouvelle, et ça veut dire aussi que nous n'aurons aucune excuse pour avoir raté le coche. |
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