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3/9/2009 Pétage de plombs IV Voilà, je n'arrivais pas à dormir, ni à travailler. Et même si je sais que tout le monde s'en fout... de toutes façons, je n'oblige personne à lire. Désolé... Trois heures quarante-cinq du mat'. Envie d'écrire quelque chose. Quelque chose doit sortir, impossible à exprimer, des idées qui naissent, se découvrent, s'entrechoquent, se tirent la bourre, se décantent, et crèvent pour l'essentiel. Il y a de tout : des scénarios pour réalisateur de science-fiction, des idées sur les prospectives économiques mondiales, des réflexions sur les limites de l'humain et son statut bâtard, seulement capable de comprendre qu'il est juste assez limité pour ne rien pouvoir comprendre d'autre, des larmes de rage contre l'absurdité ironique de la vie, des doutes, des joies, des considérations sur la possibilité de construire un autre monde sans pouvoir changer l'homme, des interrogations sur ce qu'est l'amitié, des suppositions sur le prochain match de l'AS Saint-Etienne, des incertitudes sur le futur. Alors prenons la formule qui réussit le mieux ici : des blocs entassés, sans lien direct les uns aux autres. Quelque chose m'emmerde profondément dans l'actualité. Une saloperie de caillou dans ma grolle, moi qui voudrais marcher vers la compréhension ne serait-ce que basique du monde. J'ai lu des dizaines et des dizaines d'articles sur "la crise", je me suis tapé des heures de lecture, à compulser des pages poussiéreuses de Wikipédia, à décortiquer le Monde, les Echos, le Diplo. Je me suis fendu d'aller à des confs, je gave mes proches avec ça jour et nuit, je suis avidement les tendances boursières américaines, japonaises, européennes, chinoises, des BRIC, l'évolution de nombreux secteurs économiques mais aussi sociaux. Je bouffe toute information qui se rapprocherait de près ou de loin à l'évolution socio-économique actuelle, à son histoire et à ses perspectives. Il appert de ces observations humbles (et vous allez comprendre juste après pourquoi je dis "humble" en employant une tournure aussi pompeuse) un unique résultat : personne au monde n'est foutu de comprendre ce qui se passe, de prévoir à l'avance la moindre tendance, et encore moins de nous sortir de ce merdier. Alors vous allez me dire j'exagère. Reprenons simplement le premier point, les deux autres me paraissant évidents lorsqu'on y réfléchit vraiment : - personne au monde n'est foutu de comprendre ce qui se passe : évidemment qu'il y a des experts, parmi la multitude d'imbéciles bramant leur Milton Friedman et ânonnant "il faut que l'état nous donne de l'argent pour qu'on puisse refaire le libéralisme, qui est le meilleur système quand même", qui ont une vision globale des processus à l'œuvre. Même si je n'ai jamais entendu qui que ce soit aborder (même synthétiquement) tous les aspects de la crise, leurs tenants et leurs aboutissants, je suppose - avec optimisme - que certaines personnes voient tout ce qui se passe "à la fois", connaissent tous les principaux problèmes qui se posent et leur origine. Premier MAIS : ces gens - s'ils existent - ne sont pas pédagogues. Ils sont infichus de l'expliquer aux chefs de gouvernement. Il suffit de voir le nombre de décisions absurdes qui ont été prises ces derniers temps par les dirigeants de tous pays pour s'en convaincre (allongement de crédits faramineux sans contrepartie en France, plan de relance de moins de 0,1% du PIB en Italie, soutien à tout prix de l'industrie automobile aux USA malgré un effondrement de moitié de la production, sans parler du Japon où la banque centrale est déjà coincée par des taux directeurs quasiment nuls, vous en voulez encore ?). Tout le monde se demande fébrilement ce qu'il faut faire, et chie sous soi car chaque jour perdu se paiera cher. Ce qui m'amène au deuxième point. Deuxième MAIS : les rares personnes qui ne voient pas la crise par leur petit bout de lorgnette. Chacun envisage la même chose sous un angle minuscule "c'est une crise des liquidités", "c'est une crise de confiance", "c'est un problème de manque de contrôle des marchés" MAIS C'EST TOI QUI LES AS DÉRÉGULÉS SOUS REAGAN CONNARD, "c'est une crise de la consommation", et surtout les solutions, qui font rire par leur côté "patchwork" : "il faut prêter aux banques", "non aux entreprises directement", "relancer la consommation", "reprendre les crédits des ménages", "reprendre par l'état les créances pourries (AHAHAAA évidemment ! Pas con du tout ! Et tant qu'à faire, inventer la taxe sur la pauvreté ? Pute?)", "sucer les banquiers", "responsabiliser la finance" (arrêter, je vais crever là), "redonner la confiance aux marchés" (sans déconner ?), "sauver les banques d'investissement obèses qui se sont gavées de profits..." En fait, chacun voit la situation sous forme d'une SOMME D'ÉPIPHÉNOMÈNES. Je veux dire par là que peu de gens (je veux dire, dans les hautes sphères...) poussent la logique jusqu'au bout, et descendent jusqu'aux causes profondes de cette crise. Certains, isolés, parviennent à souligner la récurrence des crises financières et leur accumulation depuis la dérégulation massive de la finance. Celle-ci, entamée dans les années 80, a culminé avec l'abrogation du "Glass Steagall act" aux USA en 1999, qui séparait depuis 1933 (...) les banques impliquées dans l'économie réelle et les banques appartenant au monde de la finance. Depuis, les crises boursières systémiques s'enchaînent, plongeant des centaines de millions de personnes dans la précarité à chaque fois, grevant les finances publiques, dans une impunité complète. Tout ceci étant justifié par quelques malheureux points d'une croissance molle, dépassant à grand-peine l'inflation : ce qui s'appelle une croissance quasiment nulle. Détaillons un poil, voulez-vous ? Depuis un quart de siècle, trois inversions majeures se sont produites dans l'économie américaines, vouées à une indifférence triomphale des gouvernements. Vous comprendrez aisément pourquoi : - Entre 1995 et 2005, le revenu réel (i.e., inflation déduite) des 20% de ménages américains les plus pauvres A DIMINUÉ. Et ça continue aujourd'hui. (source : l'observatoire européen des politiques économiques en Europe). Pendant ce temps, la croissance profite d'autant plus aux ménages qu'ils sont riches. Des années et des années de croissance, et la politique inhumaine qui ont permis leur avènement, ne permettront même pas à ces ménages défavorisés d'espérer une amélioration de leur situation. Il est temps de comprendre que nous ne vivrons pas avec le même confort matériel que nos parents (en se basant sur des critères purement consuméristes). - Depuis quelques années, aux USA toujours, les entreprises ne sont plus fournies en capital par les investisseurs, c'est l'inverse. Oui, vous avez bien lu : ceux qui sont censés injecter de la tune dans l'économie pour qu'elle tourne demandent des rendements tellement exorbitants qu'ils finissent par vampiriser les entreprises... - Depuis trente ans, dans tous les pays développés, la part des salaires dans l'économie s'est effondrée au profit de la part du capital. (voir cette petite bédé qui résume tellement bien : ici). Ceci, évidemment, sans aucune contrepartie. Au contraire : précarisation, mise en concurrence internationale effrénée, graves problèmes concernant l'assurance et les retraites des salariés... Il est donc extrêmement aisé de voir l'intérêt qu'ont les classes dirigeantes (de toute sensibilité politique, l'or qui brille aveugle de manière universelle) à conserver le statu quo. Pas difficile : vous vous gavez de croissance pendant que les plus pauvres en chient, et vous vous servez de l'économie réelle comme vache à lait. Vos actions en bourse se regonflent baudrucheusement après chaque crise, pour peu que vous choisissiez des actions pas trop risquées, et ce, grâce à la paupérisation des couches déjà pas grave à la fête. Il se pourrait bien que tout ceci soit amené à changer. Dans un sens ou dans l'autre. Pour plusieurs raisons : - épuisement des ressources naturelles (no comment, il suffit de regarder les cours des matières premières), - dégradation croissante de l'environnement, - explosion du coût des dépenses de santé (reportées sur le secteur privé, qui a tout intérêt à ne choisir comme clients... que les bien-portants), dégradation extrêmement rapide des systèmes de soin et course à la rentabilité destructrice, - désintégration des systèmes de retraites par capitalisation (boursicotage avec le blé planqué pour ses vieux jours, qui a conduit les chiliens, les argentins et déjà des centaines de milliers d'américains, de britanniques... à la ruine), - aboutissement aux limites extrêmes de la concurrence entre salariés (si tu bosses pas à fond pour de la merde, des dizaines de chinois rêvent de le faire pour bien moins cher que toi), - endettement incroyable des ménages : on finance la croissance à crédit. Par exemple, la crise a démarré aux USA avec l'impossibilité pour de nombreux ménages de rembourser leurs crédits devenus trop lourds. L'évolution de leur taux d'endettement est vertigineuse : de 6000 milliards de dollars en 1998 à 14000 milliards en 2007 (Source : journaldunet.com). Le plan de relance de Super-Barack (qui, s'il est noir, n'en reste pas moins pour la peine de mort, et pas pour les traders, désolé, on est gauchiste ou on l'est pas) a dans ses objectifs le fait de relancer... l'octroi de crédits aux ménages. "Bah oui mais qu'est-ce que tu ferais d'autre ?" Bonne question. Déjà - si j'étais pour la relance du système - je prêterais aux entreprises massivement, en les obligeant à augmenter les salaires, seule manière possible de relancer la consommation. Sinon, quand on prête aux banques, elles bouffent les lignes de crédits en augmentant leurs fonds propres, et les entreprises/les ménages ne voient pas un kopeck. Je n'irai pas plus loin, moi je dis ça je dis rien, n'est-ce pas ô notre cher Président qui file de la tune aux banques sans avoir le moindre droit de regard sur ce qu'elles en font... Deux issues. Deux modèles extrêmes. - l'une, pessimiste : un monde où les plus pauvres continuent d'en chier, les plus riches d'amasser, où les crises boursières de plus en plus violentes menaceront à chaque fois de faire s'écrouler l'économie mondiale. Les classes moyennes et pauvres amortiront les chocs, et seront tellement abruties de ce fait qu'elles en oublieront jusqu'à l'idée d'ouvrir leur gueule. Le contrôle des ressources naturelles fera l'objet de luttes impitoyables, remportées par les plus puissants. Le droit du travail continuera à être démoli méthodiquement de partout, jusqu'à ce que les salaires soient définitivement nivelés par le bas au niveau international. Les rois de la finance ne craindront rien : plus ils prennent de risques, plus ils gagnent, sans avoir à en assumer les conséquences puisque les états ne peuvent pas se permettre de les laisser tomber (à exception près). L'assurance maladie (un septième du budget national américain en 2002, pour un sixième de la population totalement à poil, i.e. sans couverture aucune) sera entièrement le fait de groupes privés, qui ne couvriront efficacement les plus riches. La santé ne sera plus un "consommable" seulement aux USA, mais ce phénomène s'étendra. Je ne sais pas combien de temps ceci serait viable, mais ça pourrait durer bien trop longtemps. Non, en fait, ça fait trop longtemps que ça dure déjà. - l'autre issue, plus optimiste, où la finance serait réellement régulés par des types qui n'auraient pas de conflits d'intérêts avec cette régulation... où la solidarité internationale jouerait pour les salaires (et les retraites, et l'assurance-maladie), où les richesses seraient redistribuées par ces salaires, où on réfléchirait avant de se lancer dans la recherche aveugle de la rentabilité. Dans cette société, on peut rêver, l'Homo economicus connardus s'effacerait devant l'Homo sapiens sapiens. Et on finirait aussi par comprendre que les arbres ne poussant pas jusqu'au ciel, la croissance économique infinie est une absurdité. Le choix est simple. L'effondrement de la première société, que ce soit par implosion ou explosion, est inéluctable dans les trente années à venir, ne serait-ce que par deux ou trois des facteurs cités. La deuxième ne sera réalisée qu'au prix d'une longue (et sans doute douloureuse) prise de conscience. Alors, pour qu'ici non plus on ne s'intéresse pas qu'aux épiphénomènes, creusons encore. Pourquoi allons-nous dans cette direction qui semble bien finir dans un beau mur en parpaings portugais ? Plusieurs réponses, certaines fausses, d'autres vraies, d'autres que j'oublie. Je ne sais pas encore. - le fait qu'il est quasiment impossible de motiver des humains à être altruistes, ou plus prosaïquement, il est très difficile d'avoir une société dynamique sans tomber dans la compétition acharnée et destructrice. L'équilibre est terriblement instable entre compétition nécessaire et solidarité indispensable. - La situation socio-économique mondiale est tellement complexe que personne ne la comprend. - L'absence de coordination internationale. Chacun veut sauver sa peau. De plus, aucune instance réellement internationale n'est capable d'influencer son évolution. La banque mondiale et le FMI sont hors-jeu depuis que les pays émergents leur ont remboursé le gros de leur dette, et tout le monde se fout de leur gueule avec leurs programmes d'"ajustement structurels" qui tenaient de la piste à Rantanplan. L'ONU est ignoré, le G8 se reconnaît lui-même incompétent et le G20, outre qu'il y manque 175 nations, est incapable de faire plus que de pondre des déclarations de principe inefficaces. - Geneviève de Fontenay n'en a plus pour très longtemps. - Les gouvernements continuent d'oublier lentement ce qu'ils perdent de vue depuis des siècles : ils sont là pour créer de bonnes conditions à la recherche de l'épanouissement des populations. Alors que pour l'instant, ils ne font que chercher à rafistoler un système, et ne se concentrent que sur le développement économique. On est loin du "Bonheur national brut" prôné par les Bhoutanais...(Sur KiKipédia) - les rares personnes capables de voir ces problèmes sont taxés de fous, d'utopistes ou de révisionnistes (par exemple l'excellent député Vert Yves Cochet, qui prône la décroissance, et qui est beau, par exemple sur La Décroissance). Le mouvement altermondialiste est inaudible, écartelé entre les rêveurs, les néo-dictateurs (ce qui se passe en Amérique du Sud est particulièrement intéressant, peut-être le socialisme de demain s'y invente-t-il, ou bien la dictature... on verra), les fossiles trotskystes, staliniens, bouffeurs de chou et de patate en tout genre, nostalgiques recroquevillés sur leur peluche d'ours rouge à faucille et marteau... - les syndicats sont prisonniers d'une logique vieille de cent ans : contestation trop fréquente, utilisation d'une rhétorique usée jusqu'à la corde ("convergence des luttes", private joke), la décrédibilisation face au public, la faiblesse récurrent qui en découle les rend peu efficaces. Il faudra une rénovation sans précédent pour qu'ils redeviennent un instrument de dialogue social constructif. - la gauche européenne est totalement K-O. Elle est soi-disant au pouvoir au Royaume-Uni et en Espagne, mais les travaillistes de ces pays ne sont que des libéraux un peu assagis... Il suffit de voir comment leur pays se fait défoncer par la crise, conséquemment à leur politique passée. La gauche italienne est incompétente, la gauche française est éclatée et aux mains de politiciens plus bêtes que leurs pieds, la gauche allemande est prisonnière d'une alliance électorale intenable... etc, etc. Et toutes les gauches européennes sont prisonnières du carcan européen méchamment libéral qu'elles ont elles-mêmes contribué à construire dans les années 80 (Traité de Maastricht, fondations du système monétaire commun, absence de volet social dans les traités sauf pour défoncer la protection sociale...) - Il est quasi-impossible de choisir un autre mode de vie que celui que nous propose notre économie de consommation de masse (je ne vois pas ce que le mot "société" viendrait foutre avec "consommation de masse") sans perdre instantanément une grosse part de crédibilité et de visibilité. - Et enfin c'est toujours difficile de réfléchir quand on vient de se prendre une grosse claque. Là, on viendrait plutôt de faire connaissance avec un mur à Mach 2... Je vais m'arrêter là, je me lève dans moins de deux heures... mais j'aurais pu dire bien plus, notamment sur les systèmes de santé et de retraites, sur la récurrence des crises, sur Geneviève de Fontenay, sur la décroissance en laquelle j'ai foi. J'aurais voulu citer des dizaines de sources, que j'ai eu la flemme de rechercher pour certaines. J'aurais voulu justifier chacune de mes phrases. J'aurais voulu descendre bien plus bas dans l'exploration des caractéristiques humaines dont découlent les événements en cours. Il aurait fallu que j'écrive un bouquin. Mais enfin, tout cet immense bordel que je viens d'écrire d'une seule traite, sans relecture, sans avoir la moindre idée d'où je vais, ça résume un peu des concepts essentiels pour comprendre le monde. Parce que quand on s'en fout de l'actualité, quand on refuse de s'intéresser même à ce qui nous concerne directement, on se retrouve un jour avec un Concorde dans le cul, et un encart de trois lignes dans le Journal Officiel stipulant que la loi d'Insertion Obligatoire de Concorde dans le Rectum est passée dans l'indifférence générale, parce que tout le monde s'en fout. J'en tiens pour preuve certaines personnes qui n'ouvrent même pas leur bouche pour dénoncer la certaines réformes en cours, alors que si ces réformes (leur) passent (sur le corps) ils en chieront comme polonais en presse-fruit soviétique... Voilà pourquoi j'ai peur que ce soit mon hypothèse pessimiste qui soit la plus proche de la réalité à venir. Voilà pourquoi je n'arrêterai pas d'être lourd avec ces concepts, voilà pourquoi je passe des heures à essayer de comprendre le monde. Parce qu'il n'y a pas d'autre issue, si on ne veut pas voir nos petits-enfants crever sous le poids d'une non-société totalement déshumanisée, pendant qu'on nous emmènera faire notre injection létale après notre unique année de retraite, que nous aurons obtenue à 70 ans. Ouvrez vos yeux. Puis, ouvrez vos oreilles. Enfin, ouvrez votre GUEULE ! Cinq heures et demie. ------- Autres sources principales d'information : Le Monde Les Echos Boursorama Le Monde Diplomatique Courrier International [Quelques modifications mineures du 30/07 : syntaxe, orthographe, et un mot oublié] |
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