Gus's profileKavernaguSPhotosBlogListsMore Tools Help

Blog


    4/10/2009

    G20 de Londres : peut mieux faire [avec Clément]

    Voici un courriel que Clément m'a envoyé suite à l'article Pétage de Plombs IV. Il reprend certaines questions, et est notamment centré sur ce qui est sorti du G20 à Londres, début avril.
    J'ai intercalé quelques éléments de réponse, personnels et je l'espère sans prétention (en bleu sombre).
    Clément m'a donné son accord pour publier ici, et je le remercie de s'être intéressé à ce sujet dont tout le monde se fout.
    Bonne lecture.


    Le 4 avr. 09 à 00:13, Clement ******** a écrit :

    Je prends la "plume" ce soir pour connaître quelque peu ton point de vue sur ce qui se passe actuellement à l'échelle mondiale : je parle bien sûr des conclusions du G20. j'ai épluché pas mal d'articles pour tenter de comprendre quelles décisions avaient été prises, et j'avoue que soit je n'y comprends rien, ce qui ne m'étonnerait guère, puisque malgré un bac éco et un intérêt certain pour cette "discipline", des tas de choses sur l'économie mondiale, ses rouages et ses entourloupettes, m'échappent ; soit je ne comprends mais alors rien du tout. soit ils nous prennent VRAIMENT pour des cons.

    Les deux, mon capitaine. Pour le "ils comprennent rien", c'est détaillé dans mon Pétage de plombs IV. Pour le "ils nous prennent vraiment pour des cons", je vais essayer d'être plus clair (my point of view, again, humble etc, etc)

    Je lis régulièrement tes articles et réagis à chaque fois que tu parles éco ou prospective : c'est très intéressant, et si tu le souhaites, j'aurais quand même quelques remarques à faire... on verra ça ultérieurement.
    en revanche, concernant ce fameux G20, si je ne me trompe pas, d'après mes sources :
    -injection de plus d'un milliard de dollars dans les économies mondialisées (youpi)

    Mille milliards. mille cent, même. C'est une agrégation de chiffres d'économies à venir, de garanties bancaires, de prises de participation de l'Etat dans les entreprises, bref c'est un "tas" de choses sans rapport, dont certaines ont déjà été annoncées auparavant. Il ne s'agit pas de 1100 milliards de dollars d'argent "frais" (Ah ah ah à part en vendant le chapeau de Geneviève de Fontenay personne ne dispose d'une telle somme à investir), mais plutôt d'un "tas", disais-je, destiné à faire un effet d'annonce salué d'ailleurs par Wall Street (joli rebond le soir même).
    De tels effets "poudre aux yeux" (pas que, certes, mais beon) servent d'électrochocs pour tenter d'arrêter la chute libre. Parce que relancer la croissance on n'y est pas encore (not before fin 2010), et de toutes façons ces notes de clairon ça sert à rien qu'à interrompre pour 24 heures le plongeon des marchés (dis-je en caricaturant si peu que j'en pleurerais).


    -augmentation du budget du FMI
    Il s'agit d'une d'émission de Droits de Tirage Spéciaux (DTS) pour 250 milliards de dollars, ainsi que d'une dotation de 500 milliards de vrai argent. DTS, keskecé ? C'est la "monnaie" du FMI, une sorte d'alliage fait en dollars/euros/yens/etc, qui lui sert d'unité de compte. En fait, 250 milliards de DTS ça veut dire on fait tourner la planche à billets, ça veut dire on crée BEAUCOUP d'argent ex nihilo. Outre que c'est pas très propre, ça risquerait de relancer rapidement l'inflation. On serait pas dans la merde avec 4 ou 5 % d'inflation et une croissance nulle, tiens...


    -refonte d'institutions économiques déterminantes (parce qu'elles ne font rien pour changer les choses) : réflexion sur les modes d'intervention et sur les moyens financiers de la banque mondiale et du FMI. pour 2011, donc ça traîne.
    Euh oui. Là je sais pas trop, j'avoue. Je sais qu'apparemment la règle tacite qui réservait la BM aux USA et le FMI à l'Europe sera abandonnée (on y croit). Apparemment, il devrait également y avoir des "comités de surveillance de l'économie", dont le rôle sera d'empêcher le gonflement des bulles. Mais bien sûr, vous allez dire aux banquiers "arrêtez de prendre l'argent à la pelle qu'il y a à vos pieds, sinon dans cinq ans vous pourriez perdre quelques pour cents de votre tune !" Qu'est-ce que vous allez faire, si jamais vous arriviez - ô miracle - à prévoir une bulle ? Faudrait pouvoir en convaincre les pires sourds : ceux que dévore l'appât du gain. Et puis faudrait savoir quoi faire, en fait, tout court.
    Sans pouvoir de législation et sans autorité capable d'imposer des lois, sans gouvernance mondiale, il n'y aura point de salut.
    J'insiste sur le fait que le G20 est certes un embryon de gouvernance mondiale, mais :
    1) il n'a aucune légitimité
    2) il "bouffe" l'ONU, qui elle représente tous les peuples (y compris les pauvres !)
    3) il n'a pas de secrétaire permanent, pas d'administration, pas de comités... bref rien d'assimilable à un gouvernenent.


    -des principes exigeants concernant la rémunération des banquiers : en gros rien n'est fait, c'est en discussion...
    Sais pas.

     
    -liste des paradis fiscaux : les très méchants, et les méchants.
    Les très méchants, il y en a quatre. Pour faire simple, pour être considéré comme "gentil", il faut avoir signé des conventions d'échange d'informations bancaires avec les services de police (oui, je simplifie et je vous emmerde mon petit vieux) de douze autre pays. Les quatre pays susdits n'ont fait aucun effort en ce sens, et vont ainsi attirer les capitaux. Il paraît que s'ils continuent ils seront "sanctionnés". Ouh, ça fait peur, surtout que les investisseurs vont y accourir, dans ces "derniers" paradis fiscaux...
    Les méchants, il y en a une trentaine, c'est les pays qui "font des efforts".
    Mais signer des putains de conventions, c'est utile uniquement une fois que le mal est fait (enquête). C'est peu rédhibitoire, et de toutes façons, il y aura toujours des endroits où la fiscalité sera plus basse que des couilles de caribou moine, et qu'il y aura toujours des systèmes de sociétés-écrans pour cacher les maisons-mères.

    -de beaux principes de principe.
    Oui alors oui, mais pas que. Il y a notamment au programme :
        - l'augmentation des fonds propres des banques. Genre, tu pourras plus prêter des milliards avec seulement quelques kopecks dans ta caisse. La mesure est insuffisante, mais c'est un bon premier pas.
        - la réforme des normes de comptabilité. Avant, quand une entreprise faisait son bilan, elle prenait en compte ses actions qu'ont monté, ses actions qu'ont baissé, et elle disait "voilà, on a gagné/losé tant d'argent ce trimestre". À partir de ce résultat, les agences de notation disaient "hum hum, on va noter votre entreprise/état AAA ou CCC, parce qu'elle est géniale/que c'est le Titanic." Maintenant, il est possible de mettre certains produits financiers complexes (suivez mon regard...) "hors bilan". Oui, vous avez compris ! On ne les compte pas dans la valeur de l'entreprise. Comme ça, on ne s'emmerde pas si on a des baisses d'actions (ou "dépréciations d'actifs"), la note de l'entreprise ne baisse pas, et bim les gens continuent à acheter votre entreprise alors qu'elle est en train de couler. No comment.
    Eh ben les gens viennent de comprendre qu'il fallait arrêter les frais, et que cette réglementation complètement sortie d'un Lewis Carroll n'était pas soutenable (ils ont un Bac + combien pour trouver ça ?). Bref, là encore, y'a un peu de progrès.
        - Par contre, comme beau principe magique : "les agences de notation seront soumises à un code de bonne conduite" AHAHAHAHA j'invente rien (argent.canoe.com), code de bonne conduite mon cul, l'objectif c'est de bien noter les entreprises qui te paient bien, pas de noter la vraie santé des entreprises... ça va pas non... En plus, pour une agence de notation, noter correctement ça signifie changer ses évaluations de temps en temps. C'est mauvais pour l'image, ça donne l'impression qu'on sait mal évaluer. Je m'esclaffe.
        - Etc, etc, j'en oublie hélas...
        - Et surtout, rien de concret pour les populations actuellement en souffrance.


    --> si je réfléchis (j'essaie depuis qq années), il y a des tunes, on en met où on veut, et concernant la fameuse régulation financière de l'économie, j'attends toujours... personnellement, je ne vois pas, dans ces mesures, où se trouve la régulation. Quant à faire la liste des paradis fiscaux, merci, certains géographes l'ont faite depuis environ 20 ans, donc c'est du vent tout ça. rien n'a été fait. et "lever le secret bancaire", il faudrait qu'on m'explique ce que ça signifie.
    +1. Voir ci-dessus. Note toutefois que l'acceptation d'une liste commune des paradis fiscaux relève de l'exploit... à part que Hong Kong et Macao n'y figureront pas, alors qu'ils devraient. Etonnant, non ?
    m'enfin.
     
    --> à mon avis, la croissance repartira, dans un mois, un an, 10 ans, peu importe. heureusement, et c'est un point que tu ne soulèves pas assez je trouve (mais ce n'est pas un reproche, c'est un constat plus émotif), les populations n'ont pas un bonheur cyclique, et ne sont pas heureuses que lorsque l'économie va mieux,
    Euuh oui. Heureusement, en effet, mais dans les pays développés, ça augmente la précarité et la pression sur les employés (y'en a douze qui veulent bosser à ta place), et je suis persuadé que c'est destructeur. Mais surtout, dans les pays pauvres, l'absence/la faiblesse de la croissance plongera des millions de personnes dans la misère, et en fera crever des centaines de milliers. Une fois qu'on est mort, tu me diras, on prend les crises avec plus de recul. Tout ça pour dire qu'une économie bien portante est pour moi la condition sine qua non de l'expansion du bonheur. Attention, pour moi une économie bien portante n'est pas finance tournant à plein tubes, croissance à base de pétrole et consumérisme à outrance ; mais plutôt progrès social, réduction de la misère, invention d'un projet de société (qu'il faut bien financer...).
    Un petit chiffre à citer : 50 % de gens heureux en France, 66% au Bangladesh (pays très pauvre et cumulant les calamités). No comment.

    car lorsqu'on dit que l'économie va mieux, c'est qu'en gros les salaires augmentent d'environ 5-10%, et que les salaires des entrepreneurs / la production mondiale augmentent au quintuple... donc peu importe la croissance à la limite.
    Ah ah. Non, c'est juste indispensable pour les pauvres que je viens de citer. Pour financer les États. Pour que l'inflation ne lamine pas le pouvoir d'achat. Et c'est ce qui m'emmerde : dans l'état actuel des choses, on ne sait pas (les états ne savent pas) se passer de la croissance - alors que je suis persuadé que c'est la voie à suivre : décroissance, on arrête de vivre au-dessus des moyens de notre planète.
    Admettons toutefois que "peu importe la croissance, on arrivera à avancer quand même dans notre projet de société". Bon. D'accord.


     
    --> plus grave : pour avoir fait un peu d'histoire, je sais que les inégalités étaient auparavant acceptées : elles ne le sont plus officiellement, donc on affirme que tout va bien, que tout le monde est content, qu'Obama va sauver le monde... nous ne sommes pas dans des sociétés démocratiques, encore moins tendant à l'égalité : nous sommes dans des ensembles plus ou moins flous, d'Etats qui n'existent que parce qu'ils punissent leur population si elles sifflent la Marseillaise (parce que bon, y faut une cohésion sociale que diantre), dans des ensembles je disais, de groupements géopolo-golfo-copino-financiéro- politiques, qui au nom de la démocratie et de l'égalité, prennent des décisions économiques, auxquelles personne, ni même les dirigeants, ne maîtrisent les tenants et les aboutissants. c'est le monde aujourd'hui : mondialisation financière, que l'on veut aussi généraliser à l'économie, qui n'est pas si culturelle qu'on l'affiche, encore moins cosmopolite : le monde tel que je le ressens est un monde qui est jeune, qui vient de prendre conscience de son immensité et de sa cohésion sur le plan de la distance: on peut le parcourir aisément, rencontrer n'importe qui en quelques heures de vol, croire discuter et découvrir d'autres civilisations en un simple clic... nous avons encore un langage d'hier pour décrire ce qui nous tombe sur la gueule : l'économie n'en est que la façade la plus criante. les hommes peuvent-ils, avec un entendement humain, être conscients et capables de prendre les bonnes décisions pour l'ensemble de leur con-citoyens ?
    Je ne peux qu'acquiescer et adhérer tout à fait. J'aime beaucoup ton analyse de "l'Homme-dieu paumé dans le monde, sa Création à lui, qui le dépasse et l'écrase." C'est ce que j'aurais voulu dire si j'avais un cerveau =)


    sais pas. toujours est-il qu'économiquement, je ne vois pas de solution. peut-être est-ce le lot de notre époque, ou de chaque époque : ne jamais savoir où on en est, où on va. mais peut-être plus aujourd'hui : les présidents ne sont plus considérés comme sacrés par les rois, les hommes pensent sécurité, profit, environnement, alors qu'ils ne connaissent pas leur voisin de palier... on en est là aujourd'hui. le monde a gagné en contradictions, en complexité. Est-ce pour autant critiquable ? que faut-il pointer du doigt ? qu'est-ce qui est dénonçable ? les inégalités ? l'hypocrisie des Obama et Sarko ?
    Ô la vidéo de Sarko se la jouant "j'ai sauvé le monde", c'est navrant de suffisance et de naïveté.


    la présence de leur femme au G 20 ? j'avoue que je ne sais pas. je ne me prétends pas intellectuel, et pourtant en te lisant, j'ai du mal à savoir si toi, qui je le crois, en est un, sait bien sur quel sujet il faut taper...
    Moi, un intellectuel ? Merde, le niveau est si bas que ça dans notre beau pays ? En même temps, y'a qu'à comparer les tirages de "Paris Match" et ceux du Monde Diplomatique...

    pardon pour les disgressions et le manque de clarté... il est tard, je suis en vacances, et à l'affût de la moindre de tes réponses ou le moindre billet blogué...
    Es-tu misanthrope ? j'ai du mal à ne pas le constater lorsque je te lis...
    Nan. C'est juste que j'écris quand je suis dans un état de tension fort, et que ces derniers temps ne sont pas au beau fixe. Outre cela, si tu lis bien, ma haine se dirige contre un des défauts de l'humanité (duquel résulte l'existence et le comportement de la fraction d'humains que je critique, bien au chaud dans mes pantoufles) et non contre l'ensemble de mes glandus de semblables dans son ensemble.
    L'humanité me fait plus de la peine qu'elle ne m'inspire de haine, et surtout, elle me fascine.


    pour finir, une petite touche humoristique qui prend 20 minutes de ton temps, mais qui n'est pas si conne que ça je trouve : ça met le doigt sur certaines idées intéressantes : http://www.south-park.me/margaritaville-episode-1303/#more-668
     "It's kickass !"

    Voilà, ça se termine.
    Surtout, n'oubliez pas que la Bretagne possède des ressources que l'on ne soupçonne même pas !

    Güs



    4/1/2009

    Pétage de plombs V - Bulle de rien

    Encore un pétage de plombs nocturne. Encore écrit d'une traite, donc bancal et pas assez inspiré. Ça part dans tous les sens, ça pose des trucs incompréhensibles sans rien détailler. Si vous avez des questions (ah ah, et puis de la coke aussi), posez-les, je développerai.
    "Vous" ? Voilà que je vouvoie mon unique lecteur... Assez parlé.



    Bulle de rien.

    Comment on fait déjà pour penser ? Comment se souvient-on de ce qu'est un homme ? Quand le dernier veilleur s'endort, quand les derniers poings rageurs levés sont emportés par la tourmente. Quand lutter toute sa vie contre le cours des choses revient à reconnaître qu'on est impuissant.

    Quand il n'est plus possible de prendre du temps pour soi et pour les autres, quand on est broyé par les structures indispensables à notre survie, quand on a oublié ce qui fait de nous l'éminence la plus torturée, fragile, glorieuse, fondamentalement incomplète de la matière.

    Torturée, car nos contradictions nous font perdre toute notre vie dans l'inextricablilité de nos problèmes sociaux, quotidien après quotidien. Comment vit-on en société quand l'élan vital de l'homme, celui qui justement a permis son accession au statut d'Humain depuis l'animal, est le désir du confort personnel et de l'accumulation insatiable ? Comment crée-t-on un monde respectueux de toutes les cultures, alors que nous sommes incapables de comprendre ce qu'est l'Autre ? Comment construire malgré l'incommunicabilité des pensées, malgré la carence terrible des mots - terrible par ses conséquences ?

    Fragile, parce que nous sommes une bulle de rien, qui hier encore n'existait pas - et demain ? -, qui occupe quelques mètres de hauteur à la surface d'une gigantesque planète, écrasée par un ciel si vaste... Ciel qui ne fait même pas l'humilité de notre race. S'élever jusqu'aux étoiles, conquérir l'Univers, explorer la pensée jusqu'à trouver ce qu'il y a après, oui ! Quoi, sinon ? Mais pas avec notre arrogance, l'infinie suffisance de l'homme qui se croit au-dessus de la matière, avant que le sourire carnassier de la Mort ne vienne lui rappeler qu'au moindre incident, l'existence qu'il mène avec tant de morgue est balayée par des forces qui le dépassent. Forces aveugles, si tyranniques que nous prions encore, car accepter qu'il n'y a rien est trop difficile. Accepter que la mort soit une dissolution définitive dans le néant, que personne ne nous a créés, que nous n'avons aucun but. Nous sommes nés, c'est ainsi, on s'habitue ou on en crève. Notre pire cauchemar, ce qui nous bouffe, c'est que nous sommes là.

    Glorieuse, parce que malgré le rire cynique de la Mort, reste notre plus grande force : nous sommes là. C'est impossible ! Sans aller jusqu'à "je pense donc je suis", qui présuppose finalement pas mal de choses (comme le disait l'ami Friedrich), il existe quelque chose. Le fait qu'il y ait quelque chose depuis toute éternité (une métrique faite de dimensions réelles, spatiales et temporelles, complexes et à oscillations périodiques... par exemple) n'est pas plus imaginable ou compréhensible que l'apparition spontanée d'une métrique d'espace-temps contenant de l'énergie, à partir d'un néant sans espace (donc où il ne peut rien apparaître) et sans temps (donc qui ne peut évoluer). L'existence de quelque chose apparaît si fabuleusement inconcevable, si incroyable même alors que son évidence nous submerge !
    L'ajustement des constantes de l'Univers permettant à la matière de prendre des formes complexes est extrêmement fin. La probabilité d'émergence de la vie est pour ainsi dire nulle. Une fois qu'elle eut apparu, il était évident que la sélection naturelle allait finir, tôt ou tard, par favoriser des entités capables de prendre en compte leur environnement et de tirer parti de ces capacités ; et partant, la vie pouvait facilement - mais pas nécessairement - aboutir à l'intelligence. Et à la conscience, qui permet de se structurer en société infiniment plus résistante à la sélection naturelle que l'individu.
    Mais l'enchaînement d'événements impossibles ou inconcevables (dont, s'ils n'avaient pas eu lieu, nous ne serions pas là pour parler) qui a permis notre apparition nous prive de lucidité face à notre existence. La gloire de l'humanité réside en sa capacité à s'accrocher à la vie, mais pas par instinct de conservation, contrairement à l'immense majorité de nos semblables : plutôt par une sorte de détermination rageuse à rester debout et à avancer, quitte à devoir inventer ce que signifie avancer.

    Fondamentalement incomplète, parce que nous ne savons pas nous contenter d'être tels que nous sommes. Et nous ne le pouvons pas. Tous les systèmes sociaux ayant existé à ce jour écrasent l'homme, que ce soit sous une botte militaire, la soif de pouvoir (volonté de puissance ?), un joug idéologique prétexte à un Homme Nouveau réalisable par marche forcée, ou une avalanche de consommables rendus indispensables par le tarissement lui aussi forcé de toute autre source d'intérêt. Crever de faim, d'envie, la bouche ensanglantée par les coups de tatane, ou être posé à deux mois devant la télé pour bébés, il y a des choix plus enivrants...
    Tous ces systèmes rendent compte de notre échec monumental, celui de dépasser un instant notre nature, celle de milliards d'éclats d'êtres, d'individus, de cerveaux isolés.

    Espace-temps, matière, vie, organisme, pensée, conscience... Et avant ? Et surtout, après ?

    Nous n'avons d'autre choix que de devenir nos propres dieux : faute de raison à notre présence, de sens "spontané" à la vie, de chemin à suivre, nous devrons prendre un jour les commandes du vaisseau aveugle dans lequel nous sommes. Contre l'absence d'explication, nous existerons. Nous dépasserons l'incommunicabilité, ou nous noierons dans le verre d'eau philosophique où nous barbotons.

    Si immenses que nous sommes appelés à devenir, si un jour ce devenir se muait en réalité, nous ne devrons jamais oublier notre incommensurable insignifiance, et le constat précédent : nous sommes nés, c'est ainsi, on s'y habitue ou on en crève.